mardi 22 juin 2021

Une molle journée de campagne à Bouinan

Reportage dans la ville de Bouinan, au cœur de la Mitidja, pour prendre le pouls de l’électorat local et tâter l’ambiance générale à quelques jours des législatives…

Dimanche 6 juin 2021. Nous sommes à Bouinan, petite ville plantée au cœur de la Mitidja, dans la wilaya de Blida. Elle est exactement située à une quinzaine de kilomètres au nord-est du chef-lieu de wilaya et à environ 35 km au sud d’Alger.

Pour y aller, nous avons emprunté le nouveau tronçon autoroutier (le chemin de wilaya 114) qui connecte Bouinan à l’autoroute Est-Ouest via l’échangeur de Baba Ali. Nous avons ensuite recoupé la RN29, l’axe routier qui relie les communes de Bougara et Larbaâ, à l’est de la Mitidja, à la ville de Bouinan, avant de continuer jusqu’aux portes de Blida.

En se rapprochant de notre destination, la première image qui retient notre attention, c’est la forêt de nouvelles cités de Hassaïnia, perchées sur les collines qui surplombent l’agglomération de Bouinan. Il faut dire qu’avec le mégaprojet de la Ville nouvelle de Bouinan (créée par décret le 1er avril 2004), la région connaît un boom immobilier spectaculaire.

A perte de vue, des cités, des cités, des cités… Les nouveaux ensembles immobiliers sont implantés, outre le site de Hassaïnia, à Bouinan-ville, Amroussa et Mellaha.

Le périmètre global de la Ville nouvelle, selon le ministère de l’Habitat, s’étale sur 2175 hectares. Les projections de cet ambitieux programme prévoient une population de 150 000 habitants pour 32 000 logements toutes formules confondues (AADL et LPP notamment). L’ancienne ville de Bouinan, elle, compte environ 40 000 âmes.

Peu d’animation autour des permanences électorales

Nous sommes ici pour prendre le pouls de l’électorat local et tâter l’ambiance générale à quelques jours des législatives. Sur l’artère principale qui colle à la RN29, une multitude de commerces en tous genres occupe le grand boulevard.

S’y juxtaposent, pêle-mêle, vendeurs de matériaux de construction, verriers, ferronniers, vendeurs de céramique, mais aussi des cafés, des restaurants, des boutiques de prêt-à-porter, de téléphonie mobile… à quoi s’ajoutent une kyrielle de supérettes : supérette El Hadj, supérette Tasnim, supérette El Qods, supérette Riahi, Safsafi, Errahma, Mini Market… On remarquera également un nombre important, notamment à l’entrée et à la sortie de la ville, de marchands ambulants de fruits et légumes.

Certains jugent utile de préciser «Salaâ TikTok» (Marchandise TikTok) comme si c’était un gage de qualité. Autre commerce florissant dans la région : les pépinières.

Tout au long de la route, au-delà du grand carrefour séparant la route de Bouinan de celle qui monte vers Tabaïnet et Sidi Serhane, on voit se succéder une ribambelle de pépinières alternant joyeusement avec de magnifiques vergers. Le contraste est assez frappant entre cette débauche de verdure, ces cultures luxuriantes, toutes ces exploitations agricoles qui maintiennent la Mitidja en vie et lui conservent son cachet, et l’impressionnant champ d’immeubles qui s’étend à perte de vue autour et sur les hauteurs de la vieille ville.

Il faut dire qu’à l’instar de tous les patelins de la Mitidja, l’ancien Bouinan garde encore son cachet colonial, avec son urbanisme en damier, l’incontournable petite place entourant la mairie, les palmiers qui bordent certaines rues, ou encore l’ancienne église qui abrite désormais l’association Kafel El Yatim.

Des affiches électorales sont placardées un peu partout, de façon parfois anarchique. Au gré des affinités, elles débordent gaiement sur les devantures des magasins.

Des locaux commerciaux transformés en permanences électorales dominent le paysage. Ils sont très visibles le long de la grande artère mais aussi dans les petites rues. Sur les affiches des candidats, et qui se présentent bien entendu pour la wilaya de Blida, impossible de retenir toutes les listes et tous les sigles.

Pour les partis : FLN (07), RND (05), MSP (04), Front El Moustaqbal (06), TAJ (21), Le médiateur politique (24), Front de la Bonne gouvernance (22), Sawt Echaâb (15), El Fadjr El Djadid (27), El Islah (10)… Côté indépendants : «Iradate Echaâb» (42), Afaq (11), El Mechaâl (32), Ahrar Mitidja (41), El Badil (29)…

D’emblée, on remarque que la majorité des affiches collées sur les panneaux officiels sont déchirées.

En faisant le tour de quelques permanences électorales, nous constatons de prime abord que celles-ci sont peu animées. Hormis les visages imprimés qui tapissent les murs de la ville, rien ne laisse vraiment penser qu’on est en pleine campagne pour les législatives. Nous nous arrêtons devant un local à l’enseigne du Front El Moustakbal de Abdelaziz Bélaïd.

Même si la notion de tête de liste a disparu, un poster sort du lot : celui d’un candidat un peu empâté, Nemdil Mohamed dit Dadi, 34 ans, cadre commercial. Un enfant de Soumaâ. A l’intérieur du local sobrement décoré, on ne trouve que des affiches. Il n’y a ni programme, ni flyers à distribuer.

Mieux encore : Rachid, le monsieur qui gère le local, nous confie : «En vérité, moi je ne suis pas militant d’El Moustakbal. Je donne juste un coup de main. Je le fais surtout pour cet homme que je connais bien, et qui est quelqu’un d’honnête et de compétent», dit-il en désignant le poster à l’effigie de M. Nemdil. «Moi, à la base, ma filiation politique est plutôt FLN», confie Rachid. «Mon père est un ancien moudjahid, on a toujours voté FLN à la maison.»

Du déroulement de la campagne, notre hôte résume : «Il y a peu d’engouement, sincèrement. Les élections législatives passionnent moins les foules que les municipales. Les députés sont moins proches des gens. Dès que le vote passe, s’il est élu à l’Assemblée, tu ne le vois plus, alors qu’un maire, tu es en contact avec lui tous les jours.»

«La plupart n’ont pas l’étoffe»

En quittant le local du Front El Moustaqbal, nous nous engageons sur une rue de la rive opposée. Nous nous arrêtons près de quelques affiches déployées sur la devanture d’une épicerie. Celle-ci est située à proximité de la mosquée Mohamed Tachouche. Les listes en question portent toutes le numéro 5, celui du RND, et sont assorties de ce mot d’ordre : «Intakhibou El RND el djadid» (Votez pour le RND nouveau). Nous demandons au gérant de l’épicerie, Ammi Belkacem, 67 ans, s’il avait l’intention de voter.

«Bien sûr que je vais voter», rétorque-t-il avec conviction. «Moi j’ai toujours voté. C’est la seule voie du changement», insiste-t-il. Ammi Belkacem ne cache pas sa sympathie pour le RND, «mais je ne suis pas un militant encarté», précise-t-il.

Dans la liste comportant 14 noms, son favori est le député sortant Sid Ali Zermane qui a remplacé le défunt Abdelkader Taïeb Ezzraïmi. «On a besoin de gens d’expérience et M. Zermane est rompu aux arcanes du Parlement», argue Ammi Belkacem. «Franchement, quand vous voyez les listes, les candidats, dans leur majorité, n’ont pas l’étoffe pour être députés. C’est pour ça que la campagne n’emballe pas les gens. N’importe qui vient se présenter, ce n’est pas sérieux», peste l’épicier.

Au siège de la kasma FLN, située dans un angle de la placette centrale, l’ambiance est un peu plus animée. Un immense poster à l’effigie d’El Fertas Yacoub, un des jeunes candidats du parti, trône en arborant ce slogan : «Natadjaddad wa la natabadadd» (On se renouvelle mais on ne disparaît pas). Merzak Chetouane, chef de la kasma et coordinateur local de la campagne pour le FLN, nous reçoit aimablement. Derrière son bureau se dresse un imposant portrait de Boumediène.

«La campagne se déroule dans de bonnes conditions. Vous savez, la population montre beaucoup d’attachement au FLN», se félicite M. Chetouane. Depuis l’irruption du hirak, le FLN, disait-on, a perdu du terrain.

Ce n’est pas l’avis de M. Chetouane : «Bien au contraire, ici nous avons enregistré plus d’adhésions. Pour un militant de perdu, il y en a dix qui l’ont remplacé», affirme-t-il. «Il y a eu plus de 300 nouvelles adhésions au parti ces derniers mois, et la plupart sont des jeunes», renchérit avec enthousiasme Alaâ-Eddine, un jeune militant.

«Bouinan a besoin d’un vrai hôpital»

Il nous expliquera dans la foulée que l’une des raisons de cette popularité tient au fait que le FLN a mis une partie de son siège au service des élèves pour préparer le bac et les autres épreuves aussi, mobilisant même des profs pour leur donner des cours de soutien. «Moi-même, j’ai profité de ces cours de soutien et c’est ce qui m’a amené à adhérer au FLN», témoigne Alaâ-Eddine.

Aujourd’hui, ce jeune homme de 34-35 ans, exerce comme infirmier à l’EPSP, l’Etablissement de santé de proximité, de Bouinan. Il déplore d’ailleurs le manque d’équipements sanitaires pour une ville en pleine expansion, et qui, depuis 2018, a rang de wilaya déléguée.

«Avec la Ville nouvelle, la population a augmenté de façon exponentielle, et un EPSP ne suffit plus. Nos moyens sont dérisoires. Nous sommes en train de faire de la médecine de guerre. Bouinan a aujourd’hui besoin d’un vrai hôpital : un EPH ou un CHU», plaide le jeune militant.

Merzak Chetouane s’inquiète, de son côté, des retombées du nouveau plan d’aménagement de la Ville nouvelle, étant persuadé, à l’image de beaucoup d’habitants de Bouinan, que ce gigantesque programme s’est fait au détriment de l’agriculture qui est la vocation première de la région. «Avant, Bouinan était la commune des oranges, aujourd’hui, c’est la commune des cités», assène-t-il.

Nous cassons la croûte dans une pizzeria sise en face d’une permanence électorale du RND. A un moment, une discussion s’engage entre le serveur et le pizzaïolo.

Le jeune serveur lâche : «Moi, je n’ai même pas de carte de vote de toute façon. Et même si je l’avais, je ne pense pas que j’aurais voté. A part la résidence, à quoi ça sert ? Même le service militaire, je ne pense pas que je serai enrôlé. J’ai 30 ans, je vais sûrement avoir la carte jaune. En tout cas, ces élections ne me disent rien qui vaille. La vie dans ce pays, c’est de plus en plus une galère.

Un travailleur dans une société qui se retrouve avec un salaire de 18 000 DA, c’est une vie ça ? Le vote, ça ne va rien changer.» Même sentiment partagé par Mohamed. Ce citoyen de 39 ans, employé dans une entreprise privée de fabrication de lumi-naires, occupe un logement AADL dans l’une des cités de la Ville nouvelle.

Originaire de Ouled Yaïche, dans la wilaya de Blida, Mohamed est installé à Bouinan depuis un an et demi. «Je n’ai pas encore procédé au changement d’adresse, ce qui fait que pour voter, je dois me rendre à Ouled Yaïche. Mais je ne compte pas le faire. J’ai déjà voté auparavant mais cette fois-ci, j’ai décidé de ne pas aller voter», tranche Mohamed. «Ils vous abreuvent de promesses, après, ils disparaissent dans la nature», dit-il pour expliquer son choix.

«Pourvu que les années noires ne reviendront jamais»

Retour à l’ancienne ville. Devant un magasin de meubles, nous sommes interpellés par plusieurs affiches d’un bleu vif saturant la vitrine. Des affiches mettant à l’honneur une candidate : Aksas Doua Fahima, 48 ans, cadre dans une structure de formation professionnelle. Mme Aksas se présente au nom de la liste indépendante El Badil (L’alternative).

A l’intérieur du magasin, une gentille vendeuse, la quarantaine, accoudée sur une pile de posters, nous confie : «Honnêtement, je n’ai jamais voté. Mais cette fois, je compte le faire. Je le fais pour cette dame que je connais parfaitement. Je témoigne de sa compétence et de sa droiture.»

Cela dit, la vendeuse estime que «les gens, à Bouinan, n’ont pas vraiment le cœur à voter. Ils ont d’autres soucis. La misère a atteint des sommets. De plus en plus de familles plongent dans la précarité. Le chômage bat son plein. D’ailleurs, nos ventes ont chuté. Nous-mêmes, nous risquons de nous retrouver sur la paille.» «Les temps sont vraiment durs, poursuit notre interlocutrice. Même l’agriculture qui était le gagne-pain de beaucoup de gens a été sacrifiée avec tous ces bâtiments qu’ils ont construits.

Les meilleures terres ont été bétonnées. La seule filière qui se maintient encore, c’est les pépinières. Il y en a beaucoup par ici. Le reste a périclité». Et la vendeuse de meubles de formuler ce vœu ardent : «On espère simplement que Dieu apporte le meilleur à notre pays et qu’il nous préserve des horreurs du passé. Cette région a énormément souffert durant la décennie noire, et quand on regarde en arrière, on se dit : ‘‘Pourvu qu’on ait la paix et que les atrocités que nous avons connues ne reviendront jamais.’’»

L’article Une molle journée de campagne à Bouinan est apparu en premier sur El Watan.

简体中文 简体中文 English English Français Français Italiano Italiano Русский Русский Español Español