vendredi 25 juin 2021

Tourisme : les plaies d’un secteur mal-aimé

D’aucuns diront que ce n’est pas le moment de parler de tourisme et de loisirs et que le pays fait face à de nombreux défis plus «importants». Mais le problème en Algérie, c’est que ce moment de parler de tourisme n’a jamais été au rendez-vous.

 

> Par   Nadjia Bouaricha

 

Qu’il y ait crise ou bien en pleine aisance financière, le secteur du tourisme n’a jamais intéressé le pouvoir politique trop attaché à une rente pétrolière, pourtant incertaine et tournant le dos à un secteur qui aurait pu aisément être la grande source de revenus en devises pour le pays.

Un pays où l’on parle de montage automobile comme d’une option stratégique avec des milliers de milliards dépensés vainement à créer un semblant d’industrie, au lieu de développer une richesse naturelle, culturelle et historique qui est porteuse de réussite économique. On dit que «rien ne développe l’intelligence comme le voyage», on pourrait rajouter que rien ne développe l’économie d’un pays comme le tourisme.

Lorsque tout s’épuisera, subsistera encore l’accueil de l’autre et l’hospitalité. Après une petite embellie dans les années 1960 et 1970, le pétrole arrive en fossoyeur des autres secteurs agricole et touristique surtout, apportant une rente qui a fait perdre la raison aux dirigeants et gaver les appétits de petits responsables en mal de domination et de gain facile. L’Algérie disparaît vite des radars des tour Operators internationaux sans que cela n’émeuve les autorités compétentes ou plutôt incompétentes à créer une vie de loisirs pour les Algériens.

Ces derniers, pour ceux qui le peuvent d’entre eux, vont chercher ailleurs des moyens de détente, et pour ceux qui ne le peuvent pas, ils se bricoleront des vacances dans la mesure du possible chez eux. Cela fait de longues décennies que cette situation perdure. En dehors des textes, le tourisme est presque inexistant en Algérie à l’heure où des destinations beaucoup moins riches en produits touristiques, notamment dans le voisinage, ont fait du tourisme une raison de vivre. Le coronavirus et la crise sanitaire mondiale survenus l’année dernière n’ont fait qu’achever d’un coup de grâce un secteur qui était déjà sous perfusion.

Des milliers d’emplois ont disparu des entreprises de tourisme et de voyages ont baissé rideau et d’autres se sont reconvertis dans la vente de produits alimentaires puisque ce créneau est le seul qui est maintenu sous oxygène durant la pandémie. «La volonté des pouvoirs publics de promouvoir le secteur du tourisme et de lui assurer un développement équilibré et harmonieux s’est limitée à la promulgation de législation et programmes politiques, à titre d’exemple les premières législations promulguées au lendemain de l’indépendance qui ont porté sur le développement du tourisme  : ordonnance de 1966 relative aux zones d’expansion touristique, la charte du tourisme de 1968 et plus récemment la promulgation en 2003 des lois relatives au développement durable du tourisme ainsi que l’exploitation des plages à des fins touristiques.

Mais force est de constater, qu’exception faite de la période 1966 et 1976 durant laquelle le secteur a connu la réalisation d’infrastructures hôtelières et touristiques considérables et de qualité, aucun autre investissement n’a été enregistré durant les années 1980 et 1990…», précise Belkacem Nekiche, consultant et ancien cadre supérieur au ministère du Tourisme, en notant que malgré la stagnation de l’investissement, quelques projets de dimension modestes ont été engagés par le secteur privé.

«Pour illustrer la faiblesse de l’investissement du secteur et plus particulièrement dans le domaine de l’hôtellerie, il faut savoir que le parc national ne dépasse guère les 127 614 lits. Cette capacité était de 60 000 lits en 1995. Autrement dit, la moyenne de réalisation ne dépassait pas, durant les 25 dernières années, les 3600 lits/an soit 90 000 lits en 25 ans», relève M. Nekiche avec regret.

La Tunisie en 2019 comptait 242  000 lits contre 270 000 lits au Maroc qui projette d’atteindre les 300 000 lits en 2022. Inutile de comparer la superficie de chacun de ces pays avec celle de l’Algérie qui est le seul pays pétrolier et gazier entre les trois Etats maghrébins, et en termes d’espace géographique, il cumule le score de plus grand pays d’Afrique, de la Méditerranée et du monde arabe.

Un Schéma directeur d’aménagement touristique avait été élaboré et adopté en 2007 et contenant une vision stratégique pour le développement du tourisme à l’horizon 2030, mais il n’a pas trouvé matière à application. «Ce SDAT, un document-boussole, attendu depuis plus de 25 ans, de 200 pages, réparties en cinq fascicules, est négligé par les wilayas territorialement concernées et impliquées, par manque de convictions et de compétences locales. Situation déplorable encouragée par la torpeur endémique du ministère du Tourisme.

Ce SDAT, qui a coûté des milliards de centimes et beaucoup de dépenses d’énergie, a été aussi mis sous le boisseau par les pouvoirs publics, bien qu’approuvé par le gouvernement et la Présidence. Il a été victime du pétrole, cet or noir, mais malédiction noire du tourisme», déplore Saïd Boukhelifa, expert international en tourisme. Pour l’ancien cadre du ministère du Tourisme, le mal-développement du tourisme est dû à de multiples contraintes.

L’instabilité de l’encadrement, un frein au développement

«Absence du foncier touristique aménagé, contraintes de mobilisation de financements compte tenu de la spécificité de l’investissement, faiblesse des moyens de réalisation, faiblesse des capacités de formation de ressources humaines qualifiées… A ces contraintes, s’ajoutent l’instabilité de l’encadrement au niveau de l’administration centrale et des organes d’appui à l’investissement et la promotion», souligne M. Nekiche, en s’interrogeant s’il était objectivement possible d’élaborer et d’asseoir une politique et stratégie à long terme, «quand on sait que ce département a connu plus de 12 remaniements en 20 ans. La même instabilité a concerné l’Agence nationale du développement du tourisme ainsi que l’Office national du tourisme». Dans un document statistiques du ministère du Tourisme daté de janvier 2021, il est noté que le nombre de structures hôtelières dédiées au tourisme balnéaire est de seulement 253 avec une capacité de 32 971 lits.

Ceci alors que la demande nationale pour le tourisme balnéaire s’évalue entre 2 et 3 millions, estime Saïd Boukhelifa. «Certains hôtels balnéaires seront réquisitionnés pour le confinement obligatoire de 5 jours, les autres seront complets par les réservations faites directement par la clientèle nationale, les hôteliers préférant faire leur business directement avec le public. Il ne restera plus rien aux agences de voyages pour vendre des séjours balnéaires aux nationaux. Elles espèrent commercialiser des séjours vers l’étranger», nous dit le même expert.

Les mesures de prévention contre la pandémie étant toujours en vigueur, les conditions d’accueil des estivants avec l’ouverture de la saison estivale seront aussi particulières, mais probablement moins drastiques que l’année dernière. En 2020, le pays comptait 588 plages, dont 362 autorisées à la baignade, avec une fréquentation estimée à 39 118 860. Sur le plan de l’investissement, sur un total de 2579 projets inscrits, 804 sont en cours de réalisation, 308 sont à l’arrêt, 1380 non lancés, et seuls 87 sont achevés. Habituellement durant la saison estivale, et en dehors de la pandémie, se posaient différentes problématiques liées notamment à l’état des plages, à leur exploitation et leur accès, soit accidenté, soit payant.

Quand le coronavirus rencontre la saison estivale

Cette année avec la pandémie se poseront d’autres problèmes d’ordre sanitaire. Est-ce que les plagistes s’y sont préparés  ? «Les dispositions de la loi 03.02 du 17 février 2003, qui fixe les règles générales d’utilisation et d’exploitation touristiques des plages, sont claires. Elles portent notamment sur la protection et la valorisation des plages pour permettre aux estivants de bénéficier de toutes les commodités (hygiène, sécurité, protection de l’environnement). Ces conditions sont du ressort des pouvoirs publics et s’appliquent pour toutes les plages déclarées officiellement autorisées à la baignade.

La concession de parcelles de plages relève de l’appréciation et de l’opportunité du wali territorialement compétent en tant que représentant de l’Etat», explique notre interlocuteur, M. Nekiche. Et d’ajouter  : «Outre les missions dévolues aux collectivités locales fixées par la loi et les clauses du cahier des charges pour les parcelles concédées, le contexte actuel requiert davantage de rigueur concernant les conditions de distanciation et les barrières de protection aussi bien de la part des collectivités locales, que des responsables des infrastructures hôtelières et des plagistes», souligne l’ancien cadre supérieur. Les estivants auront, dit-il, également leur part de responsabilité et leur rôle dans la protection de leur propre santé et celle de la collectivité nationale.

Une réunion tenue au niveau du ministère de tutelle le 25 mai avait relevé la nécessité de «mettre en œuvre un plan promotionnel pour chaque ville côtière… et l’implication des agences de tourisme et de voyages dans la diversification de l’offre touristique», note notre interlocuteur, en soulignant qu’un retard a été constaté concernant les préparatifs, et ce, en raison du contexte de confinement, qui a considérablement limité les activités des différents acteurs. «La saison connaîtra certainement un engouement important au niveau des plages des 14 wilayas côtières, compte tenu de la fermeture des frontières : maritimes, terrestres, aérienne d’une part et du départ massif des vacanciers durant la même période contrairement à d’autres pays qui étalent leurs congés d’autre part.

Cela impliquera une mobilisation de moyens considérables pour le respect des mesures et des barrières de protection et de distanciation, car il y va de la santé des citoyens», estime Belkacem Nekiche, en appelant à ce que cesse l’anarchie qui dure depuis des années concernant la question de la gratuité des plages. «Il est peut-être utile et important de rappeler que l’accès aux plages est gratuit. La gratuité de l’accès est clairement affichée sur des panneaux publicitaires installés par les services communaux à cette fin (articles 5 de la loi 01.02 du 17 février 2003). Seules les prestations dans les parcelles et les espaces concédés et équipés ainsi sont payantes», précise-t-il.

Rappelons que la pandémie Covid-19 a eu un impact très lourd sur le secteur du tourisme. «Le bilan négatif s’est nettement aggravé, sans avoir la maîtrise des chiffres, le ministre concerné ne les possède pas.

A la fin de l’été passé, sur les 4000 agences de voyages, près de 2000 avaient fermé, un millier supplémentaire s’y rajouteront. C’est l’hallali pour les agences de voyages. Beaucoup de personnel au chômage ; aucune aide de l’Etat, le ministre du tourisme étant lui-même ‘’fauché’’ avec un des plus faibles budgets depuis 10 ans et continue d’être réduit chaque année depuis 2015», déplore l’expert Saïd Boukhelifa, en notant que le budget du ministère des anciens Moudjahidine est 74 fois supérieur à celui du Tourisme. «Depuis l’arrivée du SDAT, en 2008, 13 années de perdues, et durant toute cette période, notre destination n’a pas dépassé les 30 000 arrivées de vrais touristes voyageant via les tours operators étrangers, soit moins de 2310/an», précise M. Boukhelifa, en notant que celui qui ne croit pas en l’Algérie touristique, ne croit pas en l’Algérie.

Et à M. Nekiche d’appeler à méditer la déclaration du SG de l’OMT, disant que «cette crise est une occasion…de reconstruire en mieux un secteur du tourisme plus durable, plus inclusif et plus résilient, permettant de profiter largement de manière équitable des bienfaits du tourisme».

 

 

 

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