samedi 19 juin 2021

Mohammed Bellatrèche. Professeur d’écologie à la retraite : Éboueurs et nettoyeurs de la nature, les rapaces méritent respect et protection

-Comment expliquez-vous ce genre d’acte de vandalisme, d’autant plus que c’est une prouesse puisque le nid est perché à 30 m de haut sur le flanc d’une falaise abrupte ?

Le prélèvement d’aiglons directement au nid, appartenant à une espèce très rare n’a pas dissuadé les braconniers à agir sans être inquiétés. Les auteurs de ce délit ont bien calculé leur coup, après avoir surtout constaté la réussite de la nidification du couple d’aigles royal. Ils ont probablement utilisé du matériel sophistiqué, digne d’alpinistes professionnels. Ce qui est malheureux dans le cas du nid vandalisé, c’est de voir qu’après tant d’efforts consentis par nos amis du Parc national de Tlemcen, voilà qu’un braconnage des plus abjectes vient tout compromettre. Les braconniers, comme d’habitude, n’ont pas lésiné sur les moyens pour prélever les aiglons directement au nid. Il faut rappeler que la protection des espèces rares et menacées demande beaucoup d’efforts, de temps, des moyens matériels et humains et une certaine détermination chez les gestionnaires et responsables des aires protégées afin d’éradiquer le phénomène du braconnage.

-Le nid dévalisé contenait deux aiglons bien portants nés à la fin du mois d’avril, selon les agents du Parc national de Tlemcen qui assuraient le suivi. Selon vous, le couple d’aigles royaux qui revient nicher depuis près de 20 ans va-t-il revenir ? 

Ceci n’est pas évident dans la mesure où le nid dévalisé est situé assez haut (plus de 30 m) sur le flanc d’une falaise abrupte. Autrement dit, malgré l’apparente inaccessibilité du nid, de surcroît à l’intérieur des limites d’une zone «surveillée», les braconniers sont bien parvenus à leur objectif. Il ne sera donc pas facile au couple de faire une seconde nichée cette année, et même l’année prochaine dans la mesure où le site de nidification n’est pas à l’abri d’une récidive des braconniers. Dans ce cas de figure, le couple se mettra à la recherche d’un autre site dans la région qui présentera de meilleures garanties en matière d’inaccessibilité. Pour plus d’efficacité, les responsables du parc national de Tlemcen doivent adopter et réfléchir à d’autres méthodes de lutte contre le braconnage, pour une réelle protection de leur patrimoine faunistique.

-Pouvez-vous nous dire quel a été et quel est aujourd’hui le statut dans notre pays ce grand rapace au vol majestueux ? 

Connu également sous le nom d’aigle fauve, ce superbe et majestueux rapace était autrefois très répandu en Algérie au siècle dernier. De nos jours, il est considéré comme une espèce très rare qu’on ne rencontre plus que dans quelques hautes montagnes. L’aigle royal (Aquila chrysaetos)est protégé en Algérie en vertu du décret exécutif n° 12-235 du 24 mai 2012 fixant la liste des espèces animales non domestiques protégées. Il se classe également parmi les espèces très rares et menacées en région méditerranéenne. Malheureusement cette protection est quasi inexistante sur le terrain, car rien n’est mis en œuvre pour une réelle protection des rapaces. Pour preuve, chaque jour, on apprend qu’un nid a été dévalisé, que telle autre espèce a été capturée et/ ou détruite,alors qu’une autre est régulièrement exposée et mise à la vente, notamment en été sur les plages. On peut même affirmer que la situation est catastrophique pour beaucoup d’espèces parmi lesquelles l’aigle royal. Malheureusement, le braconnage des rapaces est un phénomène qui concerne un grand nombre de wilayas du pays.

-Quelle est l’importance et la situation des rapaces en Algérie  ?

La population de rapaces diurnes et nocturnes d’Algérie figure parmi les plus importantes au monde. Avec plus de 40 espèces, notre pays abrite environ 10% du total mondial en rapaces. Les rapaces jouent un rôle très important dans le maintien des équilibres naturels. Ils sont qualifiés d’éboueurs ou de nettoyeurs de la nature. A ce titre, ils méritent respect et protection. S’il y a une quarantaine d’années les rapaces prospéraient dans plusieurs régions du nord du pays, de nos jours, plusieurs espèces sont en déclin. Cette diminution a commencé il y environ 35 à 40 années. Les causes sont nombreuses, parmi lesquelles citons : la chasse et le braconnage, la vulnérabilité des sites de nidification, la pollution de l’air et par des produits phytosanitaires, les dérangements divers et l’insuffisance en matière de protection. Beaucoup d’espèces devenues très rares ne s’observent plus que dans certains secteurs de leur ancienne aire de répartition.

 

 

 Bioexpresse

Il a enseigné durant plus de 40 ans à l’Ecole nationale supérieure d’agronomie (ENSA, El Harrach) et il est expert des questions d’écologie, d’ornithologie et d’environnement. Il a dirigé de nombreux travaux de recherche et encadré plusieurs travaux académiques et il est l’auteur de nombreuses publications et communications scientifiques.

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