vendredi 25 juin 2021

Lecture de « Mohamed Dib, Le Simogh » d’Abdelaziz Amraoui

           

Publié aux éditions Frantz Fanon, en 2020, l’essai  intitulé Mohammed Dib, Le Simogh1, de l’universitaire marocain, Abdelaziz Amraoui, est une contribution académique visant à mieux comprendre l’œuvre littéraire, Ô combien riche, pour l’auteur de La grande maison. Le livre se veut une analyse pluridisciplinaire sur des récits dont le(s) sens, étant donné la richesse sémantique des textes, ne peut être saisi qu’à travers des lectures approfondies.

Composé de plusieurs parties consacrées aux différentes facettes de l’œuvre dibienne, le livre insiste, dans la première partie, le simorgh, sur la dimension universelle des récits de Dib. Cependant, si dans des récits comme Neiges de Marbre, l’infante maure ou L.A.Trip, on peut constater une ouverture sur le monde, et partant sur le « Divers », comme dirait Edouard Glissant, notamment les pays du Nord – tel que l’on peut le remarquer dans la trilogie nordique-, il n’en reste pas moins que les écrits du poète sont souvent traversés par le local ; dit autrement, les romans, tel un hologramme, font un parallèle entre un présent-celui de « l’exil » dans contrées lointaines- et le passé, c’est-à-dire celui du pays d’origine. Ce procédé,  s’opère à travers une visualisation de l’espace de l’Ailleurs, qui convoque les deux temporalités, présent et passé.

L’essayiste, insistant sur cette « reterritorialisation », concept emprunté à Gilles Deuleuze, qui consiste dans la saisie de paysages, laquelle s’accompagnant d’une projection dans un passé où les lieux du  pays d’origine sont convoqués. De ce fait, à travers une « poétique parallèle de la relation »2 où les lieux de l’Ailleurs sont connectés à ceux de la terre natale, l’Algérie, semble habiter le poète malgré l’éloignement et l’exil.

« L’essai autobiographique », pour reprendre le mot de l’auteur, permettra à l’écrivain, d’opter pour une « écriture de visualisation » : « Dib va exploiter les avantages d’une écriture visuelle où limage deviendra cet arsenal symbolique lui permettant de revivre l’instant, tout en dégustant le passé …] » .Ce recours à « l’écriture–image » dont parle Amraoui, nous le trouvons dans les récits Simorgh et Laëzza et l’Arbre à dires ; textes inclassables, où le romancier convoque plusieurs genres littéraires : essai,  autobiographie, conte, etc.

 

Une littérature de l’altérité

Les textes littéraires de M. Dib, notamment les derniers, sont à la fois des œuvres poétiques et des réflexions philosophiques sur des notions comme l’Identité et l’Altérité. Les récits du poète algérien, par des procédés d’écriture impliquant des espaces (paysages) et des sensibilités du présent et du passé, mettent en exergue ce qui rassemble entre les deux mondes appelés communément « Orient » et « Occident ». Ce faisant, l’écrivain développe « une altérité positive. » Pour appuyer son argumentation, Amraoui, cite l’exemple de passage où le romancier fait lien entre l’instant du présent et celui du passé : « Plus nous poussons de l’avant et plus les intentions du Seigneur se confirment .C’est la Californie toujours, mais dans sa portion basse. Me voyant revenu en pensée dans mon Algérie natale, comme de juste, cela ne me gène pas personnellement »4.

Ainsi, les pérégrinations et les voyages dans les différents lieux du globe, ne semblent pas avoir suscité chez le romancier un dépaysement, sinon une nostalgie-mais pas un « exil »- qui se déclenche dès qu’il voit un paysage rappelant le sien ; ces similitudes ne se réduisent pas aux espaces, puisqu’elles touchent aussi des personnages : « Norma est quant à elle, une Américaine(…) : elle a du sang indien. Elle le porte sur la figure, on dirait une Berbère de l’atlas »5.

Dans la deuxième partie de son essai, l’auteur s’est intéressé aux figures féminines dans l’œuvre dibienne, notamment dans les trois textes : L’infante maure, Le Sommeil d’Ève et Comme un bruit d’abeilles. Ces personnages féminins traduisent une vision du monde et une certaine philosophie de la vie. Pour nous donner une lecture claire de ces sujets fictifs, l’auteur va s’intéresser à quelques motifs dans les récits, dont l’image mentale et le miroir

A travers ces personnages féminins, dotés d’une sensibilité inouïe, Dib interrogera la problématique de la mémoire et du rapport du soi au monde (le réel). A titre d’exemple, Mamouchka, qu’on trouve dans Comme un bruit d’abeilles, est un sujet qui souffre de schizophrénie ; souvent perdue dans des rêveries qui la font voyager dans le passé, elle tente de restituer avec exactitude ses souvenirs. Cette crise du moi, nous la retrouvons aussi chez une autre figure féminine, en l’occurrence Lyyili Belle, qui ne semble prendre conscience de son désordre psychique, qu’une fois se trouvant face au miroir.

 

Une écriture «  photographique »

S’il y’a un point essentiel auquel l’auteur s’est intéressé dans son essai, c’est bien celui du rapport qu’entretenait Mohamed Dib avec la photographie. Ce sujet a été abordé dans les deux parties de l’essai : la troisième –où il est question du roman Tlemcen, ou, Les lieux de l’écriture6– ; et la quatrième consacrée au « style  photographique » du romancier. En effet, on ne peut parler de l’œuvre littéraire dibienne sans évoquer sa passion pour la photographie. Celle-ci, déjà insinuée dans les textes sus-cités, est mise en exergue dans Tlemcen, ou, Les lieux de l’écriture ; le récit, selon notre essayiste, interroge la problématique des lieux originels, des lieux qui ont vu naitre l’écrivain.

En s’appuyant sur une citation de Dib, l’auteur nous informe que le poète est venu à la photographie par hasard : « Rien dans mon enfance ni plus tard ne me destinait à devenir photographe »7. Cet art figuratif, servira pour l’écrivain, dans Tlemcen, ou, Les lieux de l’écriture, un récit illustré par des photos, de moyen pour revenir sur des lieux de l’enfance (des rues, des marches, des maisons, des monuments, etc.). Ici les images, prises il y a 40 ans, flirtent avec la mémoire en constituant ainsi des traces, ou ce que Dib appelle des  atlals.

Cela étant dit, si ce livre –album témoigne d’une écriture diversifiée et constamment renouvelée, comme en témoignent les derniers textes du romancier, il n’en reste pas moins que ce récit marque une sorte de retour vers le passé qu’on pourrait qualifier d’idyllique .En somme, cette «  fabrique de souvenirs »8, qu’est la photographie, permettra à Dib de maintenir l’équilibre d’un soi oscillant poétiquement entre deux entités temporelles (passé et présent) qui ont souvent accompagné ses écrits.

Cela étant dit, nous ne pouvons aborder l’œuvre littéraire dibienne sans interroger son style ; à l’origine poète, l’écrivain excelle, dans une écriture constamment renouvelée, dans la création et la recherche du dit vrai ; le recours au « style photographique », tel que formulé dans l’essai, cinquième partie, par A .Amraoui, s’inscrit dans l’entreprise poétique consistant à produire un langage à même d’explorer-de dire– le réel. Afin d’opérer une saisie de ce dernier, l’auteur procède dans  Tlemcen, ou, Les lieux de l’écriture à « (…) la transposition de deux régimes différents mais complémentaires : le voir et le dire »9.

L’auteur soutient que la publication de ce livre-photos avait comme objectif, outre l’exploration des profondeurs du moi, de montrer l’autre face du pays d’origine, à l’époque-les années 90- livré à la violence,  c’est-à-dire celle que véhicule des images simples de visages d’enfants, de femmes et de paysages, où l’innocence et l’humanisme semblent y habiter.

De ces photographies qui prolongent les escapes du présent dans le passé ; et de ces figures de doubles incarnées par des sujets féminins meublant les derniers récits du romancier, on pourrait, selon Amraoui, dégager, à partir de l’œuvre dibienne, le thème du « clonage »,que nous trouvons dans la production littéraire des années 90 et 2000  .Partant de l’idée que l’homme a été créé à l’image de Dieu, du moins ce que raconte la tradition judéo-chrétienne, l’essayiste, s’est penché sur la question de sujets clonés dans le roman Comme un bruit d’abeilles10.

Dans la même optique, l’universitaire s’interroge si la photographie, très présente dans l’œuvre de Dib, n’est pas un clonage « photo-chimique »10, consistant à produire des objets ou des figures doubles, puisqu’elle permet de rendre l’absent présent, et  prolonge l’espace immédiat. Cependant, si le clonage consiste  à fabriquer deux êtres, d’une même essence,  dédoublement, chez Dib le « clonage » prolonge le même, par le biais de l’image, intermédiaire entre ce qu’est (présent) et ce qu’a été (passé), en lui donnant l’apparence d’une trace.

 

 

Références :

1 Abdelaziz Amraoui, Mohammed Dib,Le Simogh, Boumerdes, Editions Frantz Fanon,2020.

2 Ibid.,p.24.

3 Ibid.,p.25

4 Mohammed Dib, l’Arbre à dires, Paris, Albin Michel, 1998, pp.178-179 , cité par Abdelaziz Amraoui,op.cit.,p.27.

5 Mohammed Dib, Neiges de marbre, Paris, Sindbad, 1990, p.215, cité par Abdelaziz Amraoui,op .cit.,p .28.

6 Mohammed Dib, Tlemcen, ou, Les lieux de l’écriture, photographies 1946, Paris, Revue noire,1994.

7 Mohhammed Dib,op .cit.,p .111,cite par Adelazizi Amraoui, op.cit.,p.79.

8 Ibid.,p.86.

9 Ibid.,p.129.

10 Mohamed Dib, Comme un bruit d’abeilles, Paris, Albin Michel, 2001

11Abdelaziz Amraoui,op.cit.,p.202

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