mardi 22 juin 2021

Le rêve brisé

Zoubir Souissi, qui vient de nous quitter, fut un des premiers journalistes post-indépendance, compagnon de Bachir Rezzoug, Halim Mokdad, Aziz Moosli, Serge Michel, Abdedou Hocine, Kamel Belkacem, Jozy Fanon, Abdelaziz Belazoug, Youcef Ferhi et bien d’autres encore.

La liste n’est pas très longue, car il n’était pas évident d’être journaliste juste après la Guerre de Libération, mais nos aînés possédaient de l’enthousiasme et un talent certain. Eux-mêmes eurent comme références ou formateurs des militants de la plume, issus du combat libérateur, tels Abane Ramdane, Kateb Yacine, M’hamed Yazid et plus loin encore, dans le Mouvement national qui a vu naître une pléiade de créateurs de publications destinées à contrer la propagande coloniale. Cette période-là vit la création de 180 titres de presse en français et 90 titres en arabe ou bilingue, la plupart avec une durée de vie réduite. Début donc des années 1960, se mit en place la matrice de l’encadrement de la presse algérienne qui allait entamer une longue marche jusqu’à aujourd’hui, ponctuée de hauts et de bas.

Au départ, elle fut enthousiaste, dans le sillon de l’élan libérateur du pays, mais vite les querelles politiques au sommet, quelquefois militaires pour la prise du pouvoir bridèrent les ardeurs.

Des journaux disparurent rapidement tels Alger Républicain et Alger Ce Soir, mais tous les médias furent confrontés à une règle fondamentale  : pour continuer d’exister, il fallait soit se plier totalement au régime politique en place et devenir carrément des instruments de propagande, soit louvoyer entre les exigences des autorités du moment et le souci de préserver une certaine liberté de ton professionnelle.

Cette dernière posture fut choisie par quelques journaux, tels Algérie Actualité, La République d’Oran et Révolution africaine, organe du FLN un certain temps. Ils tirèrent généralement profit des contradictions des pouvoirs en place, mais pour un temps seulement, car les puissants arrivent toujours à se serrer les coudes.

La Télévision publique subit le même sort : libérée un temps par les réformes de Mouloud Hamrouche, elle replongea dans le travail propagandiste une fois la politique d’ouverture mise entre parenthèses, idem des journaux publics qui finirent par s’effacer ou disparaître après un moment d’euphorie. Mais la soumission exigée par les autorités ne fut jamais acceptée par les journalistes, du moins les plus honnêtes professionnellement.

Ils le firent savoir par des contestations internes aux organes de presse d’une manière permanente et quelquefois extrême, plus spécialement après la chute du glacis politique à la fin des années 1980.

Le Mouvement des journalistes algériens (MJA) de cette période cristallisa les colères et les ambitions. La parution de titres privés dans le sillon de la mise en place du multipartisme ne changea pas fondamentalement la donne absolue, vérifiable depuis 1962 : tout pouvoir politique cherche à domestiquer les médias en réduisant leur marge de manœuvre critique. Pour cela, il agit soit par la coercition directe, soit – ce qui est plus répandu – par le chantage économique.

Un pan entier de la presse privée bascula dans le giron des autorités, un autre résista, et résiste encore, en tentant de se donner par lui-même les moyens de sa survie. Mais le combat est inégal, le pot de fer contre le pot de terre.

De par son coût élevé de fabrication, la presse, tous supports confondus, ne peut vivre si l’Etat lui bride sa mission critique et s’il ne s’implique pas dans un financement indirect fixé par la loi. Cela ne s’est jamais fait et c’est pour cette raison que l’Algérie a toujours été privée d’une grande presse indépendante .

Tant de journalistes se sont mobilisés et ont lutté pour cela, en vain, parmi eux, Zoubir Souissi, 60 années durant. Que dire de ces dizaines de journalistes qui eux ont péri par le glaive terroriste pour avoir choisi ce métier et refusé de se compromettre avec les obscurantistes. Ils avaient une haute idée de leur métier.

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