vendredi 16 avril 2021

La parole absente

Dans les sociétés traditionnelles comme la nôtre, une idée, même lumineuse, est suspecte, raillé, combattue, y compris par les intellectuels, si elle n’est pas dopée par la majorité. Le veto de la majorité est indispensable moins par soucis de légitimité que par peur de troubler un ordre quiet, un conservatisme atavique, une hostilité communautariste à toute individuation potentielle. La foule, constituée par instinct de survie sous forme de communauté en des temps immémoriaux, est appelée à rester ainsi, se reproduire dans la conformité la plus absolue à ce qu’elle a toujours été. La culture du silence et du non-dit, encouragée par la peur de l’inconnu, fait le reste. Il n’est d’ailleurs pas rare d’entendre des voix, souvent écoutées comme des oracles, chanter les vertus d’un peuple qui est « resté le même depuis plus de 20 siècles ».

La foule, constituée par instinct de survie sous forme de communauté en des temps immémoriaux, est appelée à rester ainsi, se reproduire dans la conformité la plus absolue à ce qu’elle a toujours été. La culture du silence et du non-dit, encouragée par la peur de l’inconnu, fait le reste.

Pourtant, cette congélation historique, qui maintient les esprits dans une vision fantasmée du passé et dans une irréductible propension à le perpétuer, hypothèque toutes les possibilités de libération qu’offre le présent. Ce jeu dangereux, qui tend à devenir la règle, est en train de « monolithiser » la scène culturelle et intellectuelle algérienne.

Réfléchir, c’est un exercice personnel, viscéral, intime. On ne réfléchit pas en groupe. La foule, elle crie, elle scande, elle chante, mais elle ne réfléchit pas

Un intellectuel n’a pas le droit de parler en son nom propre, au nom de ses rêves, de ses ambitions individuelles, de ses imprudences, de ses mécréances. Non, un intellectuel doit être, ni plus ni moins, l’amplificateur de la voix des siens, de sa communauté, de sa tribu, de son pays. Il ne doit pas avoir ses mots propres ; il est tenu de puiser dans ceux de la tribu. Son histoire, il n’a pas non plus le droit d’en avoir une lecture personnelle ; il doit souscrire à celle qu’on lui sert comme unique, vraie et, surtout, immuable. Par soumission au diktat de la foule, de la tribu, bien des intellectuels rentrent dans les rangs. Réfléchir, c’est un exercice personnel, viscéral, intime. On ne réfléchit pas en groupe. La foule, elle crie, elle scande, elle chante, mais elle ne réfléchit pas. Les intellectuels, se fondant paresseusement dans la foule, crient plus fort que les loups, scandent comme des dieux, chantent mieux que Fairouz, mais ils ne réfléchissent plus. Ils ne parlent plus. Ils relaient la parole des autres, la plus lointaine et la plus impersonnelle, la décortiquent, l’analysent, l’expliquent, la propagent, mais ils ne produisent plus une parole propre à eux. Ils sont les complices du tintamarre qui pollue le monde et brouille son intelligence.

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