mardi 15 juin 2021

Kamel Ait Cherif . Expert international en économie d’énergie : «En matière d’énergies renouvelables, c’est la mise en œuvre qui fait défaut»

-Une nouvelle approche dédiée aux énergies renouvelables et à la transition énergétique a été adoptée par le gouvernement. La démarche se traduit notamment par la création d’un département consacré à ce secteur et l’annonce d’un nouveau programme plus restreint par rapport à celui de 2011. Qu’en pensez-vous ?

Permettez-moi d’abord de faire ce constat : le modèle énergétique actuel en Algérie est énergivore. A long terme, ce modèle de consommation, s’il perdure, rendra problématique l’équilibre offre-demande pour la source d’énergies fossiles.

Nous assistons aujourd’hui à une baisse de production des hydrocarbures, due à l’épuisement des énergies fossiles et à la baisse des exportations d’hydrocarbures (pétrole & gaz) qui se contractent du fait d’une consommation nationale d’énergie qui explose. D’ailleurs, la consommation nationale d’énergie continue de suivre une tendance haussière ces dix dernières années (2010-2019), qui a engendré une hausse d’environ 60%, avec la croissance annuelle moyenne qui varie de 5 à 7%. Elle est passée de plus de 30 millions de tonnes équivalent pétrole (tep) en 2010 à 60 millions de tep en 2019, soit 1,5 tep/hab/an, dont environ 80% de l’énergie est consommée par les ménages et le transport sans une production de richesse ou de plus-value, alors que 20% seulement de cette énergie sont exploités dans le secteur industriel et agricole.

Ce modèle, qui s’appuie sur un mix énergétique à 98% d’énergies fossiles (30% pétrole et 68% gaz), ne peut être durable, cette équation énergétique nationale qui diffère complètement de l’équation énergétique internationale risque de devenir carrément irréductible dans un proche avenir si l’on ne réagit pas. Ainsi, cette donne doit changer. Il est impératif pour l’Algérie d’aller vers un mode et/ou modèle de consommation et de production d’énergie durable. A cet effet, la transition énergétique vers d’autres sources d’énergies alternatives, en l’occurrence les énergies renouvelables (EnR), est inévitable et se pose comme une nécessité absolue !

Tout d’abord, la question qui reste posée est : pourquoi la transition énergétique vers des énergies alternatives, notamment les énergies renouvelables, tarde à venir afin de réduire ce mix énergétique national qui dépend à 98% des énergies fossiles (pétrole & gaz), alors qu’il y a lieu de rappeler le programme ambitieux de développement des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique lancé en Algérie en février 2011, puis actualisé en 2015, qui prévoyait une production d’électricité de 4500 mégawatts (MW) en 2020 à partir des EnR, dont les seux tiers issus de l’énergie solaire photovoltaïque, et 22 000 MW d’ici 2030, dont 10 000 MW destinés à l’exportation ? Il était question d’arriver à une capacité de production électrique à partir des EnR de l’ordre de 40% à l’horizon 2030.

Le même programme a subi des modifications en 2020, avec comme objectif une production de 4000 MW d’ici 2024 et 15 000 MW d’ici 2035, soit 1000 MW par an. Résultat, à ce jour, moins de 500 MW en EnR ont été réalisés après une dizaine d’années ! Par ailleurs, l’approche et la démarche dédiées à la transition énergétique adoptée par le gouvernement en matière de politique énergétique est palpable, on peut parler de la volonté politique et de la détermination du gouvernement algérien à concrétiser la transition énergétique à travers un plan d’action d’énergies renouvelables à l’horizon 2035.

-Qu’est-ce qui fait défaut, selon vous ?

Éventuellement, on peut dire aussi qu’en Algérie ce ne sont pas les programmes et/ou modèles et lois qui n’existent pas, mais c’est la mise en œuvre qui fait défaut ! En outre, il y a lieu de signaler que durant les années 80’, exactement en 1983, le secteur de l’énergie a élaboré un modèle énergétique dont l’objectif essentiel est la rationalisation de la consommation interne d’énergie et le développement des énergies alternatives, en l’occurrence le

GPL et les énergies renouvelables. En 1999, il y a eu aussi la loi sur la maîtrise de l’énergie, et en 2000 la loi sur l’isolation thermique des bâtiments ! La production d’électricité, qui s’élevait en 1980 à 1800 MW, est passée à plus de 22 000 MW en 2020 (source : ministère de l’Energie), la part des énergies renouvelables ne dépasse pas les 400 MW. On constate que pendant cette période, nous n’avons rien vu, aussi bien au niveau du développement des énergies renouvelables qu’à celui des économies d’énergies et de l’efficacité énergétique.

Le gouvernement vient justement d’ordonner la mise en œuvre immédiate des différents axes du plan d’action relatif au développement de la production d’hydrogène vert et au lancement du projet de réalisation de 1000 mégawatts d’énergie solaire durant l’année en cours. Pensez-vous que ces actions soient réalisables dans les délais impartis ?

La détermination du président de la République à concrétiser la transition énergétique par la mise en œuvre des différents axes du plan d’action est une initiative importante pour rattraper le retard pris dans l’adoption d’une stratégie énergétique orientée vers les énergies propres, mais ces actions ne seront réalisables qu’en fonction des technologies performantes utilisées et le mode de financement de ces actions, avec l’implication des partenaires nationaux et internationaux spécialisés dans le domaine des énergies renouvelables et de l’hydrogène vert.

Dans ce contexte, il y a lieu de signaler qu’au cours des dix dernières années (2010-2019), l’amélioration des technologies, les économies d’échelles et l’expérience des développeurs dans le domaine du renouvelable ont entraîné une forte baisse du coût de l’électricité provenant des énergies renouvelables, ceci va permettre de créer une dynamique pour l’émergence de l’énergie verte et la diversification des sources de production d’énergie (solaire, éolien, hydrogène), et éventuellement réduire à moyen et long termes la dépendance énergétique de l’Algérie vis-à-vis des énergies fossiles, qui représentent 98% du mix énergétique national. Il s’agit d’intégrer maintenant, en premier lieu, des énergies renouvelables dans la stratégie de l’offre énergétique nationale à court, moyen et long termes, et par la suite à moyen et long termes l’hydrogène vert, tout en accordant un rôle important aux économies d’énergies et à l’efficacité énergétique dans les secteurs du transport, résidentiel et tertiaire.

La problématique énergétique nationale nécessite une transition vers le mix énergétique et la maîtrise des technologies nouvelles et de développer des systèmes productifs plus efficaces et moins énergivores.

-Les tâtonnements persistent dans le domaine de la mise en œuvre du programme dédié au renouvelable ; l’échec des précédents plans mis en œuvre depuis 2011 risque-t-il de se répéter ? Quels sont, selon vous, les obstacles qui ont fait échouer les programmes annoncés depuis une dizaine d’années ?

Les limites de l’approche et la démarche dans le développement des énergies renouvelables, c’est le problème de cloisonnement et de coordination intersectorielle qui se pose, qui est parfois inexistant ! Mais aussi il bute sur le problème de financement (définition du mode de financement utilisé) ; par exemple, quelles sont les sources de financement à privilégier pour parvenir à une capacité d’au moins 4000 MW d’énergie électrique à partir d’énergies renouvelables d’ici 2024, un objectif visé par le gouvernement ? Comment réduire cette équation est la question à laquelle il faudra apporter des réponses.
A cet effet, il est impératif de renforcer les synergies intersectorielles en vue de plus de convergence dans la transition énergétique et le développement des énergies renouvelables. Il y a lieu de signaler que les énergies renouvelables sont un volet important de la transition énergétique, et que cette transition est nécessaire pour la sécurité énergétique du pays. La sécurité énergétique est de plus en plus importante et la consommation nationale en énergie devrait être plus économe. Un autre aspect à prendre en considération pour développer les énergies renouvelables sera celui de la synergie des compétences. Il faudrait travailler en décloisonnement entre les différents secteurs (énergie, transition énergétique, industrie, environnement, etc.)

-La priorité accordée au développement des cycles combinés (gaz-solaire) mené par le groupe Sonelgaz est-elle une bonne approche ?

Tout d’abord, il est impératif de rappeler qu’entre 2010 et 2019, la production d’électricité à partir du gaz naturel et celle à partir des énergies renouvelables font ressortir que les capacités installées à partir du gaz naturel pour la production d’électricité sous forme de turbines à gaz ont pratiquement doublé, passant de 11 000 MW en 2011 à près de 21 000 MW en 2019, ce qui montre toute la priorité accordée pour la production d’électricité à partir du gaz naturel (GN), alors que pour les énergies renouvelables, elles ne dépassent pas 400 MW durant la même période ! Maintenant, il est évident de dire que la priorité accordée au développement des cycles combinés «gaz-solaire» mené par le groupe Sonelgaz est une bonne approche, notamment pour réduire le mix électrique national à 98% gaz naturel, et d’aller vers un autre «solaire-gaz» 50% GN et 50% EnR à moyen et long termes.

-La dualité qui existe dans le secteur de l’énergie et le flou qui entoure les tâches assignées au ministère de l’Energie, d’une part, et celui de la Transition énergétique, d’autre part, ne risquent-ils pas d’entraver les objectifs tracés ?

Tout d’abord, il faut signaler que les attributions du ministère de la Transition énergétique ont été fixées par un décret exécutif signé par le Premier ministre et publié au Journal officiel (JO n°69), mais on continue de parler, en plus de la dualité dans le secteur de l’énergie (entre le ministère de l’Energie, de la Transition énergétique et le Commissariat aux énergies renouvelables – Ceref), de l’ambiguïté et de l’harmonie qui entourent la transition énergétique en Algérie, mais je pense qu’il n’y a pas lieu de tergiverser sur la stratégie à mettre en place pour rendre effective la transition énergétique, étant donné que la transition énergétique du pays se pose comme une nécessité absolue avant tout autre considération.

Mais surtout sur la mise en œuvre réelle du programme de la transition énergétique ; ce qui manque dans ce programme, c’est une coordination intersectorielle et une définition claire des prérogatives, elle doit concerner tous les secteurs d’activités, en plus du mode de financement de la mise en place de la transition énergétique et d’une industrie locale des équipements destinés aux énergies renouvelables et à la maîtrise de l’énergie. Enfin, tout cela doit être élaboré dans le cadre d’une politique et stratégie énergétiques nationales au sein du système énergétique national par un Conseil national à l’énergie ou un Haut Conseil à l’énergie.

 

Propos recueillis par   Zhor Hadjam

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