jeudi 24 juin 2021

Essais nucléaires et autres essais français en Algérie : Ce dossier «complexe» serait-il enfin débloqué ?

En recevant le chef d’état-major des armées françaises, François Lecointre, à Alger le 8 avril dernier – censé préparer, sur le terrain de la coopération militaire, la cinquième session du Comité intergouvernemental de haut niveau (CIHN) du 11 avril, qui a été reportée –, le général de corps d’armée, Saïd Chengriha, chef d’état-major de l’ANP, avait annoncé cette réunion pour courant mai. L’information a été confirmée mardi soir par le Quai d’Orsay.

«Je tiens à évoquer la problématique des négociations, au sein du groupe algéro-français, au sujet des anciens sites d’essais nucléaires et des autres essais au Sahara algérien, où nous attendons votre soutien, lors de la 17e session du groupe mixte algéro-français, prévue en mai 2021, pour la prise en charge définitive des opérations de réhabilitation des sites de Reggane et In Ekker, ainsi que votre assistance pour nous fournir les cartes topographiques permettant la localisation des zones d’enfouissement, non découvertes à ce jour, des déchets contaminés, radioactifs ou chimiques», a indiqué à cette occasion le général de corps d’armée, Saïd Chengriha

Le Monde n’avait pas manqué alors de souligner que «la nouveauté de la rencontre, à Alger, des chefs des armées algérienne et française tient toutefois dans la montée en puissance dans l’agenda bilatéral de la thématique d’une ‘‘réhabilitation’’ des anciens sites nucléaires».

Nous croyons savoir que la réunion bilatérale de la semaine dernière s’est déroulée dans un climat «de confiance, de compréhension et de sérénité» et que des «progrès significatifs» pourraient être réalisés.

Quant à la porte-parole du Quai d’Orsay, elle a souligné, mardi en fin de journée, que «la question des essais nucléaires français en Algérie est un sujet complexe. Nos deux pays travaillent ensemble à le traiter, avec le plus grand sérieux».

La première décision de ce travail conjoint date de 2007 avec la formation d’un groupe de travail algéro-français sur les essais nucléaires, qui a été créé en 2008 par les autorités des deux pays. Composé d’experts, il avait pour mission d’étudier conjointement la question de la réhabilitation des anciens sites d’essais nucléaires et autres essais au Sahara, avec pour préoccupation première la protection des personnes et de l’environnement.

En 2014, un nouveau groupe de travail a été désigné en application de la «Déclaration d’Alger sur l’amitié et la coopération entre la France et l’Algérie», signée le 19 décembre 2012, lequel groupe de travail ne s’est réuni qu’une fois en Algérie en 2016.

Au cœur de ce dossier, figurent la sécurité sanitaire des populations impactées sur plusieurs générations par les essais nucléaires et chimiques, contre leur gré, et la contamination en profondeur de l’environnement. Les autorités françaises devraient fournir à la partie algérienne les cartes et les éléments techniques relatifs aux sites et aux essais nucléaires et lui prêter assistance en vue de décontaminer les régions infectées. Et aussi procéder à l’indemnisation des personnes impactées par ces essais.

Pour ce faire, le groupe de travail devrait proposer la mise en œuvre d’actions concrètes. Il existe différentes études sur lesquelles il pourrait s’appuyer, à l’instar de celles d’ICAN France (relais de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires) et de l’Observatoire des armements qui recommandent quatre «priorités» : «Faciliter, pour les populations algériennes, le dépôt de dossier de demandes d’indemnisation et notamment l’accès aux archives médicales détenues par le Service des archives médicales hospitalières des armées» ; «remettre aux autorités algériennes la liste complète des emplacements où ont été enfouis les déchets, avec leur localisation précise (latitude et longitude), un descriptif des matériels enterrés» ; «publier les données relatives aux zones contaminées par des scories et laves radioactives et étudier avec les autorités algériennes les modalités d’un nettoyage de ces zones» ; «remettre aux autorités algériennes les plans des installations souterraines du CEA, sous la base militaire de Reggane plateau, ainsi que ceux des différentes galeries creusées dans la montagne du Tan Afella».

Dans leur étude «Sous le sable la radioactivité», rendue publique le 27 août 2020, ICAN France et l’Observatoire des armements notent que «la France n’a jamais dévoilé où étaient enterrés ces déchets, ni leur quantité. A ces matériaux contaminés, laissés volontairement sur place aux générations futures, s’ajoutent deux autres catégories : des déchets non radioactifs… et des matières radioactives (sables vitrifiés, roche et lave contaminées) issues des explosions nucléaires». Ces experts relèvent que sur les 13 tirs effectués entre 1961 et 1966, 12 ont fait l’objet de fuites radioactives. Au total 17 explosions nucléaires entre 1960 et 1966, atmosphériques et souterraines, ont été réalisées à Reggane et In Ekker, pour tester la bombe atomique française.

Multiples démarches de parlementaires français depuis plus de deux décennies

Plusieurs démarches ont été menées depuis plus de deux décennies par des parlementaires français pour faire publier les «données précises» sur ces essais.

La dernière consiste en une tribune parue le 10 avril dans Le Journal du Dimanche dans laquelle neuf députés de l’Assemblée nationale française ont appelé le président Emmanuel Macron à lever le «tabou des essais nucléaires menés au Sahara, dans les années 1960» par la publication des «données et cartes des zones» des déchets nucléaires enterrés en Algérie.

Le document sur lequel se sont appuyés les parlementaires français rappelle que les essais nucléaires menés dans le Sahara algérien ont «laissé une empreinte radioactive indélébile». «Courant février, le ciel d’une large partie de la France a arboré une teinte orangée créant une atmosphère particulière. Le sable du Sahara, porté par les vents, est à l’origine de ce phénomène. Selon les analyses de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, ce sable avait des teneurs en Césium-137 (élément radioactif) supérieures à la moyenne, mais sans danger pour l’être humain», ajoute le document.

«En 2021, les connaissances sur ces essais, sur les accidents (Béryl, Améthyste, Rubis, Jade) et leurs conséquences sont nombreuses. Mais il manque toujours des informations-clés, concernant les déchets (nucléaires ou non) pour la plupart enfouis, volontairement, dans les sables, pour assurer la sécurité sanitaire des populations résidant dans ces zones, protéger les générations futures et prendre les mesures nécessaires et appropriées, en vue de la remise en état de l’environnement», affirment les signataires.

Pour libérer les données sur les essais nucléaires dans le Sahara algérien, les signataires demandent la modification de la législation qui interdit la publication de ces informations.

Par ailleurs, sur le volet humain, la loi de reconnaissance et d’indemnisation des victimes des essais nucléaires français, dite «loi Morin», a été votée en 2010 après plus de dix ans d’actions menées par les associations et leurs soutiens auprès des parlementaires, des autorités politiques et militaires et des médias. Il a fallu ensuite encore pratiquement une dizaine d’années pour que la loi puisse commencer à bénéficier à des victimes. De janvier 2010 à décembre 2019, seulement 363 personnes ont reçu une indemnisation. Parmi elles, un seul Algérien.

 

Paris
De notre bureau. Nadjia Bouzeghrane

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