mardi 22 juin 2021

Brahim Guendouzi. Professeur d’économie : «Le dispositif d’accompagnement des opérations à l’export a montré ses limites»

-Le gouvernement a tablé sur 5 milliards de dollars comme revenus des exportations hors hydrocarbures. La barre semble être placée très haut. Pourquoi, selon vous, réaliser un tel objectif ne peut pas être, dans l’immédiat, à la portée de l’économie nationale ?

Il est clair que l’objectif tracé par les pouvoirs publics d’atteindre 5 milliards de dollars d’exportations hors hydrocarbures en 2021 parait ambitieux et irréaliste, surtout dans le contexte actuel caractérisé par la présence de la pandémie Covid-19 et par une récession économique. Ceci d’autant que la plupart des entreprises tant publiques que privées font face à de multiples difficultés et entraves qui les rendent fragilisées et ne voudront pas logiquement aller tenter des expériences d’exportation vers des marchés étrangers encourant des risques nettement plus élevés. Cependant, tel que c’est annoncé officiellement, il est possible de donner une interprétation, au-delà du chiffre lui-même de 5 milliards de dollars, comme étant un choix stratégique à destination des opérateurs économiques que dorénavant l’économie algérienne s’orientera totalement vers des activités d’exportation et ce, quelque soit le timing de réalisation.

Aussi, vouloir changer de modèle de croissance économique basé sur les hydrocarbures et la rente pétrolière pour un modèle orienté plus vers la diversification économique et le développement des exportations hors hydrocarbures, nécessite beaucoup de temps. Ceci ne pourra se faire qu’à moyen terme et avec des réformes économiques de rupture qui privilégient l’investissement productif, l’amélioration du climat des affaires, l’innovation et le partenariat.

-Quels sont en réalité les verrous et les contraintes qui empêchent, aujourd’hui, des opérateurs algériens d’exporter leurs produits ?

La politique de promotion des exportations hors hydrocarbures reste à parfaire pour pouvoir hisser le volume des échanges avec l’extérieur à un niveau appréciable. Il y a tout d’abord une contrainte d’ordre microéconomique, relevant des entreprises qui doivent se réorganiser par rapport au nouvel objectif qui est celui de l’exportation. Il est nécessaire d’avoir un nombre élevé de produits et services exportables. C’est un défi à relever.
Cela suppose de la part de ces entreprises une mobilisation exceptionnelle de ressources humaines, matérielles, techniques et financières, ce qui reste évidemment difficile à réaliser dans un contexte de crise économique. L’identification des filières de production disposant d’un potentiel à l’export est indispensable. Ensuite, d’autres aspects doivent être précisés autant que faire se peut, comme par exemple la question de l’adaptation des produits algériens aux marchés étrangers, la conformité aux normes techniques, la création de labels nationaux, disposer d’un personnel qualifié dans les opérations à l’export, participer à des manifestations commerciales à l’étranger, disposer d’un budget spécifique consacré à la prospection de nouveaux clients, etc.

D’où l’exigence d’opérer un changement organisationnel qui puisse donner à l’entreprise algérienne la flexibilité nécessaire pour cibler une clientèle étrangère et assumer les risques inhérents à un environnement international. Le mode de gouvernance des entreprises ainsi que la faiblesse manifeste de la productivité sont également sources de préoccupation car elles constituent aussi des handicaps à l’exportation.
Au demeurant, les entreprises et les organisations professionnelles sont appelées également à aller dans le même sens pour développer des effets de synergie à même de retrouver un niveau de compétitivité et une performance indispensable sur les marchés extérieurs où la concurrence est rude.

-Tout le monde se plaint de la pénalisation de l’acte d’exporter, d’absence de logistique, et bien d’autres contraintes. Qu’est-ce qui empêcherait aujourd’hui la levée de ces entraves à l’exportation ? S’agit-il d’un manque de volonté politique ?

Sur le plan macroéconomique, le dispositif d’accompagnement des opérations à l’export a montré ses limites tant les obstacles sont nombreux. La prise de risque par rapport à une clientèle étrangère ne doit pas être du seul ressort de l’entreprise exportatrice. Il y a lieu de fédérer les synergies entre les acteurs qui interviennent dans la chaîne du commerce extérieur afin de rendre les opérateurs économiques compétitifs à l’approche des marchés étrangers.

D’ores et déjà, la question sensible de l’’inexistence d’agences bancaires à l’extérieur pour sécuriser les paiements, est mise en avant comme contrainte devant trouver une solution rapide par la Banque d’Algérie. Le cadre juridique actuel doit être adapté aussi bien pour les banques que pour les entreprises qui souhaitent détenir des actifs à l’étranger sous forme de filiales ou succursales ou encore des bureaux de représentation, tant nécessaires pour mener des activités à l’extérieur en continuation de celles qui sont à l’intérieur du pays.

La réglementation en matière de contrôle des changes est aussi amenée à évoluer puisque les exportateurs attendent un allégement en leur faveur. Le règlement n°2021-01 du 28 mars 2021 modifiant et complétant le règlement n°2007-01 du 03 février 2007 relatif aux règles applicables aux transactions courantes avec l’étranger et aux comptes devises vient d’accorder la rétrocession à 100% des recettes d’exportations dans les comptes devises des exportateurs. C’est déjà une avancée, qu’il faudra compléter par une modification de l’ordonnance n°10-03 du 26 août 2010 relative la répression de l’infraction à la législation et à la réglementation des changes et des mouvements de capitaux de et vers l’étranger, afin de lever la pénalisation dans les retards de rapatriements des devises.

L’acheminement physique des produits jusqu’à la clientèle finale dans différents pays représente une véritable contrainte du fait de l’importance des activités logistiques dans la réussite des transactions commerciales.

Les différents organismes publics liés à l’exportation (CACI, Safex, Algex, Cagex), les administrations y compris les services consulaires à l’étranger, les transporteurs, les banques et la douane se doivent de coordonner leurs efforts autour de l’acte d’exporter.

 

Propos recueillis par  Saïd Rabia

 

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