samedi 19 juin 2021

4 (bonnes) raisons de cultiver la solitude

#1 Vivre à son rythme

S’extraire de la cadence des autres, du travail, de la famille, un privilège ? L’arrivée du congé payé dans les vies actives, les évolutions sociétales (des droits acquis par les femmes), la généralisation du recours à la psychanalyse, la dédiabolisation du divorce et du mode de vie célibataire ont permis de changer l’image du « moment pour soi ».

Cela explique, entre autres, l’émergence du développement personnel et le succès de ce dernier. Le footing, la lecture, une promenade, un week-end, un ciné en solo ne sont désormais plus considérés avec commisération, mais avec envie. « La solitude répond à des besoins de vivre à son rythme propre, car on risque une saturation à vivre uniquement au rythme des autres, du travail, de la famille, du couple. Trouver des moments à soi, c’est du funambulisme social », explique Hervé Magnin, psychothérapeute.

Romain, 42 ans, a toujours eu besoin de s’oxygéner, en aparté . « Il existe une fatigue à voir des gens, j’ai l’impression de beaucoup m’investir dans le moment, je dépense une énergie psychique folle à essayer d’être avec les autres. Quand je me coupe de ce bruit de fond, je suis plus au rythme de mes pensées. C’est très apaisant. » Pour cet amoureux du confinement choisi, la période du Covid a été intéressante à observer : « Cette solitude collective, je l’ai trouvée très habitée par la relation à l’autre, j’ai beaucoup pensé à mes amis, je me suis fâché avec certains aussi, car le fait de ne pas se voir rendait la relation plus présente. Je me suis senti bien chanceux de ne pas m’être trouvé bouleversé par tout cela. »

#2 Se recentrer sur soi

On a souvent tendance à lier isolement et santé mentale, et à raison : l’homme est un animal grégaire et de nombreuses études démontrent que la solitude subie impacte la santé mentale et physique. Mais l’inverse est tout aussi problématique. « La pulsion à la solitude que beaucoup ressentent est exacerbée par la société capitaliste (qui a peur du vide) et par la technologie. La sociabilité actuelle répond à des mécanismes de compensation, on répète des rituels qui sont là pour combler un vide et on fait ça jusqu’à l’écœurement. Arrivés au bout de ce haut-le-cœur, il peut y avoir une prise de conscience, un rejet. Une sursollicitation sociale peut nous mener à envoyer balader tout le monde ou prendre une retraite bouddhiste » explique Hervé Magnin, qui encourage plutôt à prendre les devants, en désacralisant le vide social par des moments de solitude choisis.

La psychologue Claire Mizzi abonde : « Notre société est une machine qui s’emballe : il faut toujours plus d’amis, plus de boulot, de loisirs, c’est la course aux énergies positives. Tout cela provoque un évitement émotionnel, on perd le contact avec soi-même, un être qui demande de l’introspection, du silence. » La psychologue s’attache à marquer la différence entre temps de pause et ennui. « C’est un moment où l’on choisit d’être sans les autres, ce qui est dur et angoissant, car tellement de gens ont besoin de se fuir, encouragés par le côté grégaire de la société. Pourtant, c’est un moment capital pour détecter les signaux faibles de détresse psychologique ou même physique : il faut du silence pour ressentir certaines douleurs. »

#3 Libérer son imaginaire

Il va de soi que les liens sociaux sont la colonne vertébrale de la construction des individus. Ce sont eux qui donnent les codes, les lignes directrices, les marches à suivre. « Le besoin de liens sociaux nous amène aussi à être très critiques envers nous-mêmes, et à nous mettre des œillères. À être trop dépendant de la valorisation par les autres, on peut devenir caméléon et n’être au final que ce que les autres attendent de nous, explique Claire Mizzi. C’est le principe d’individuation : la première partie de sa vie, on fait sa place au soleil en se fondant dans les autres, et la deuxième partie on peut prendre le temps de constater s’il existe un hiatus entre la vie que l’on mène et ses aspirations profondes, que l’on est allé chercher. »  C’est ainsi que la psychologue explique pourquoi de nombreuses personnes décident de changer de vie, après avoir accompli un cursus honorum pour faire plaisir aux autres.

Pour ne pas vivre en contradiction sur le tard, il est donc important que le contact avec son imaginaire ou son intériorité soit établi le plus tôt possible. Voilà pourquoi de nombreux pédopsychiatres conseillent de laisser l’enfant jouer tout seul pour qu’il apprenne à se raconter des histoires, à se débrouiller, à se suffire à lui-même. Une construction cardinale pour sa personnalité sociable, mais aussi pour sa créativité.

Quand il était petit, Guillaume, 35 ans, passait de longues heures seul à la maison. Infirmière à l’hôpital, sa mère l’élève en solo. « La solitude, je l’ai toujours vécue comme positive et j’ai toujours besoin de m’isoler, des moments, des jours, des semaines, pour réfléchir à des trucs. Le parasitage, l’irruption permanente du monde entier dans ta vie, c’est extrêmement pénible. Pour remplir mes batteries, je lis, c’est la forme la plus absolue de solitude par l’évasion et l’imaginaire. » Pour prendre des décisions importantes, le garçon mûrit ses réflexions avant de prendre conseil auprès des autres. Fort de cet équilibre, Guillaume est devenu écrivain, mais ne s’envisage pas moine copiste, seul dans sa cellule. « J’ai besoin d’être seul quand je fais mes textes, mais je dois les faire lire ; sans les retours des autres, ils n’existent pas. La solitude doit rester un dialogue permanent, car si l’on s’enferme et que l’on ne se confronte pas à l’avis des autres, on échoue. »

#4 Partir pour se retrouver

La solitude, si on la choisit, c’est être libre, autonome, capable. Et c’est particulièrement révélateur pour les personnes qui n’ont acquis que très récemment la liberté de vivre, d’aller et venir sans chaperon. Noémie est née accompagnée. Après avoir partagé le même utérus que son frère jumeau, la jeune femme au tempérament de feu a rapidement ressenti le besoin de s’isoler, pour mieux être avec les autres. « Petite, j’ai eu besoin de ma chambre, de mon espace, je piquais des crises pour rester seule, je lisais beaucoup, j’ai toujours eu besoin d’espace. Physiquement aussi, je n’aime pas que l’on me colle, je veux que l’on me laisse cet espace physique pour m’exprimer. »

Sa liberté, Noémie la chérit et lui consacre des voyages, « J’adore partir avec des amis, mais avancer dans l’inconnu sans les projections ou les envies des autres, c’est très particulier comme exercice, c’est la liberté absolue. »

Une réflexion qui n’étonne pas Katia Astafieff, 46 ans, qui voyage seule depuis 25 ans. Une question d’équilibre pour elle. Elle est l’auteure de « Comment voyager seule, quand on est petite, blonde et aventureuse » (Pocket). Son adage : « Voyager seule est le meilleur moyen de ne pas le rester. » Après avoir pris une année sabbatique pour traverser l’Asie en Transsibérien, l’aventurière engage les jeunes femmes à larguer seules les amarres. « Je suis partie en randonnée toute seule dans les bois canadiens pendant un mois, c’était différent qu’être au milieu des gens, mais jamais je ne me suis sentie seule : on observe, on s’imprègne de la nature, on écoute les oiseaux, il faut penser aux choses, anticiper pour survivre, simplement. »

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